concours-nouvelles-gleeden-les-livreurs

Dans le cadre du festival Livre en Tête, Gleeden et Les Livreurs ont lancé un concours d’écriture sur un thème aussi fascinant que dérangeant : l’infidélité. De nombreuses plumes ont exploré ses multiples facettes, entre trahison, désir et secrets inavoués.

Parmi toutes les nouvelles reçues, un jury a sélectionné les plus marquantes, révélées lors de la soirée de clôture au Zèbre de Belleville à Paris. Le grand gagnant, Henry Lebrack, s’est illustré avec « Tout le monde peut se tromper », une histoire aussi mordante qu’ironique où l’infidélité prend un tournant aussi tragique qu’absurde.

Nous vous invitons à découvrir ce texte primé, ainsi que les autres récits sélectionnés. Bonne lecture !

J’entre dans la salle d’interrogatoire. Un quadragénaire est assis un peu hagard, une minerve autour du cou, une jambe plâtrée, comme son seul bras qui ne soit pas menotté à la table. On l’a retrouvé inconscient, blessé, en slip léopard, au pied de son immeuble. Il a chuté du balcon. Pas seul. Sa femme gisait juste à côté en robe de soirée, morte, elle. Encore un mari éperdu, jaloux qui a voulu se tuer et la tuer… Un taré, un raté en plus. Banal, simple formalité.

– « Puisque que vous le demandez, Commissaire, je vais donc raconter ce dont je me souviens. Laissez-moi d’abord vous dire que je suis un homme fidèle à ses principes. Je respecte tous les êtres humains, hommes comme femmes. Je suis nonviolent, tolérant. Je sais pardonner sans rancune les offenses qui me sont faites. Le conflit est stérile, la jalousie mauvaise conseillère.

Je suis marié depuis plus de dix ans. Pourtant, je sais que je suis cocu depuis le début. D’abord, quelques coups de canif dans le contrat, ponctuels, sans lendemain. Puis, plus régulièrement et de plus en plus ouvertement. Ma femme revendique – excusez-moi – revendiquait, sa liberté de femme moderne. Disposer de son corps, vivre sa sexualité pleinement, avec moi, mais pas uniquement. Elle a accumulé les conquêtes de tous genres, les expériences variées. Je m’en accommodais par amour. Notre vie intime n’a rien à eu envier à d’autres. Ses retours au bercail ont rarement manqué de piment. Vous pouvez trouver ça pitoyable, vous foutre de moi. Moi, j’assume ce fonctionnement au sein de notre couple. »

Mouais, cause toujours.

– « Je sortais assez peu de ma caverne ou plutôt de notre appartement au 4ème étage. Alors qu’elle était libertine et vivait sans frein. Certains disent que ˮFidèle, c’est un nom de chien, pas une qualité humaineˮ, et nous en riions tous les deux. Vous aussi, visiblement. »

Pas faux.

– « Elle s’amusait. Je passais beaucoup de temps avec mes enfants, je cuisinais pour eux, je les emmenais se promener en vélo. Je trouvais ça très épanouissant. »

Ils se marièrent et elle eut beaucoup d’amants. Bizarre.

– « J’ai réalisé il y a peu que mes habitudes quotidiennes, spontanées pour moi me faisaient dénoter… Cela me rend atypique, par rapport à bien des hommes de ma génération. Ceux qui n’ont pas saisi que le monde change. Qu’un homme gentil, attentionné, qui joue avec ses enfants, bien des femmes le trouvent charmant, attirant, plus que je ne le présupposais. Il m’a fallu un certain temps pour m’en rendre compte, puis l’admettre. Et encore plus pour comprendre que les sourires de notre superbe voisine, mère célibataire de son état, m’invitaient à partager un peu plus que le gâteau fait maison lors du goûter improvisé près du toboggan. Elle habite un appartement au même étage, le 4ème. On y accède par l’entrée A, et non la B comme nous. Bref.

Devant mon air benêt, elle a dû être très explicite pour que je percute enfin. Après s’être montrée patiente, elle m’a embrassé vigoureusement un soir d’été sur les marches de son escalier.

Depuis lors, nous vivions une aventure pour le dire comme dans un roman de gare. C’était mon jardin secret. Je dois admettre que les détails en étaient torrides. Je m’empressais de la rejoindre pour lui faire l’amour aussi souvent que possible. »

Il m’explique que l’entrée A était son plan Q, là ? Ô le joli mon mobile que voilà.

– « Le mieux, je l’avais compris, était de profiter de mes insomnies et du sommeil profond ou des nombreuses sorties de ma femme. Le plus discret, me glisser d’un balcon à l’autre pour arriver dans sa chambre en quelques pas feutrés. L’étreinte consommée, je refaisais le chemin inverse, ni vu, ni connu. Les rambardes sont solides, les balcons jointifs, je n’ai pas le vertige. Il ne faut pas être un alpiniste chevronné pour réussir le passage efficacement. Je l’ai fait à maintes reprises ces derniers mois. Roméo et Juliette ne vous disent peut-être rien, pourtant romantisme et balcon vont de pair.

Un de mes derniers souvenirs est celui d’un massage érotique. Nous nous étions badigeonnés sans retenue aucune de gel intime. Je dois sans doute à cet excès de lubrifiant la perte d’adhérence de mon pied à mon retour. J’ai maladroitement glissé alors que j’enjambais la rambarde. J’ai senti le vide sous mon corps, l’air froid puis…. plus rien. Je me suis réveillé dans un lit d’hôpital, menotté, perfusé, plâtré et shooté. Ce sont mes ultimes souvenirs, Commissaire. Je n’ai pas tué ma femme ».

Quelle histoire à coucher debout… Heureusement que l’interrogatoire est enregistré, sinon personne ne m’aurait cru.

Tiens, le lieutenant qui entre. Il me glisse à l’oreille quatre informations en lisant ses notes.

Primo, le téléphone de la victime a parlé : son dernier SMS à ˮMyriamˮ à 23h47 dit précisément : ˮLouis ne supporte plus mes infidélités. Nous ne sommes plus heureux comme ça. Il a sauté du balcon. Je le rejoins pour l’Eternité. Adieu.ˮ

Deuzio, la caméra dans l’ascenseur : présence de la victime à 23h45 dans la cabine.

Tertio, le labo a trouvé des traces de lubrifiant partout sur le balcon de la voisine.

Quatro, la voisine coquine confirme leur aventure et la chute du suspect. En appelant les secours avec ses mains glissantes (!) elle a pris par mégarde une photo depuis son balcon. On y voit un homme gisant au sol, seul.

Merde, ça partait pour l’erreur judiciaire tout ça. Vaseline m’a tuer.

Pas le choix, je lui annonce sa libération rapide, au jeune veuf, avec mes condoléances en bonus.

– « Merci, Commissaire. Dites-moi, pendant que je suis ici, n’auriez-vous pas un camarade de fac de droit spécialisé dans l’immobilier ? J’envisage de créer prochainement une porte entre deux appartements d’un même étage. Je veux être prudent et faire les choses dans les règles avec le syndic, qu’en pensez-vous ? »

Je pense que tu seras fidèle à sa mémoire, à ta façon, Roméo… L’éternité est si courte parfois.

de Henry Lebrack

Découvrez les autres textes sélectionnés par le jury :